Après l'Euro, l'Europe ?

 

Le passage à l'Euro en tant que monnaie d'usage s'est fait sans heurt et presque avec enthousiasme, faisant mentir les Cassandres qui prévoyaient avec délectation des réactions fortes des usagers ou qui demandaient plus prosaïquement le report à fin juin 2002 de l'échéance de la période transitoire de double circulation. 

Voilà donc opérationnel, un vaste marché de 300 millions de citoyens-consommateurs utilisant le même étalon de valorisation monétaire, à défaut de parler la même langue. Mais l'Europe est-ce seulement cela ? Dans l'esprit de ses fondateurs, était-ce seulement un vaste marché ouvert de libre–échange, et non une communauté certes économique, mais aussi sociale, culturelle, et in-fine politique ? 

Quelle que soit "l'utopie" de départ il convient de se reposer aujourd'hui la question dans un monde transformé en 46 ans, soit deux générations après la conclusion du Traité de Rome. Si l'Europe se définit en relief de façon assez proche de celle de la vision initiale des pères fondateurs, en creux, elle est amenée  à devenir de plus en plus le pivot entre un Ouest dominé par la présence forte et souvent embarrassante des USA, et un "Far East" lointain, encore en gestation, mais potentiellement concurrentiel, constitué de la Chine et de l'Inde (qu'il ne faut pas oublier), et qui prendront le relai d'un Japon encore présent, malgré ses difficultés et son vieillissement. 

Avec le ralliement prévisible de la plupart des pays de l'Europe de l'Est, on peut enfin se poser enfin la question de la Russie, si proche de nous culturellement, mais dont l'histoire récente, les structures sociales et juridiques, et enfin l'organisation économique, nécessiteront également une ou deux générations avant de devenir compatibles avec les standards et les principes de l'UE. 

 

La "mission" de l'UE 

Dans cette optique géopolitique, quelle doit être la mission de l'Union des 15 qui rassemble aujourd'hui une population de 375 millions de personnes et un PIB de plus de 9000 milliards d'euros, si ce n'est de s'imposer comme puissance incontournable et crédible, et promoteur d'un modèle de "développement durable", c'est à dire d'un monde moderne, équitable et propre. 

Cet objectif implique une redéfinition du rôle "régalien" de l'Union et de la répartition des responsabilités entre celles du domaine "fédéral", (même si les termes et leur juxtaposition peuvent en heurter plus d'un), celles du ressort de la "nation" et celles laissées aux collectivités territoriales et locales (régions, lânders, provinces, département, communes). Alors que l'histoire apprend que seul un pouvoir central fort peut se permettre de battre monnaie et qu'il crée ensuite une banque centrale pour en contrôler l'émission et la circulation, c'est l'inverse qui s'est produit en Europe, où nos dirigeants ont d'abord instauré la BCE, puis introduit l'Euro, pour se demander enfin quel pouvoir politique mettre en place et nommer une Convention "constituante" pour en définir les contours et les fonctions.

Au 21ème siècle, les attributs de la puissance politique sont l'économie, la recherche, la diplomatie et la défense. Celles-ci doivent le devenir pour l'UE, n'en déplaise aux souverainistes, si l'on veut éviter que les pays de l'Union ne deviennent des confettis d'états et des républiques bananières, sous domination de quelque grande puissance à la taille d'un continent 

Il reste alors la police la justice, la santé, l'emploi, l'éducation et la culture qui font par ailleurs l'objet de forces centrifuges sous les effets conjugués de la décentralisation et de la subsidiarité. On peut alors comprendre que politiciens et technocrates aux commandes des pouvoirs centraux des pays des 15 aient du mal à se persuader de l'intérêt de leur avenir comme gardiens de la culture dans les musées et les écoles. Mais doit-on pour autant privilégier la sauvegarde d'une technostructure en sureffectif et sans véritable effet de levier au niveau mondial, au dépens de la poursuite de la constitution de notre "maison commune" ? 

Doit-on maintenir au sein même de l'Union les effectifs de 225, soit 15 fois 15, ambassades croisées pour se parler de ce que l'on sait déjà? A fortiori doit-on maintenir 2850, soit 15 fois 190, ambassades dans le monde alors que 190 suffiraient pour les 190 pays éligibles ? Ne serait-il pas préférable de rattraper le retard des investissements dans la défense et dans la recherche que nous avons avec les USA? Et croit-on encore pouvoir être crédible dans le domaine économique, si l'on est inexistant dans le domaine militaire? A l'instar de la déclaration récente et controversée d'un homme des médias français qui parlait de son "petit pays exotique", on pourra certainement à ce train qualifier l'Europe d'une "petite région exotique" avec ses châteaux, ses casinos, ses pains et ses vins, si différents et si délicieux.


© mdc   février 2002