A
la recherche du temps perdu
Time
is money : c'était le slogan à la mode
dans les années 50-60 après des années de taylorisme aux USA et avant que
Chaplin ne commence à en ébranler le socle dans les "Temps
Modernes". Cela s'est ensuite traduit dans les années 80 par l'arrivée en
masse des séminaires de gestion de temps, où Jean-Louis SERVAN SCHREIBER,
notamment, se faisait une seconde réputation et où les volumineux "
organizers" fleurissaient et faisaient la fortune de FILOFAX, en préparant
le lit des Palm et autres tablettes.
Aujourd'hui
la tendance est au "slow" et l'excitation managériale n'est plus
"in". Après le succès de la "force
tranquille", une approche plus "zen" devenait de mise dans les
affaires, et les Steve JOB, Bill GATES et SOROS plus sereins ont remplacé les
BOREL caricaturalement trépidants. Il est désormais de bon ton de s'occuper
d'une ONG mondiale et d'aborder Davos avec une vision quasi alter-mondialiste et
l'on passera pour un nouveau riche en
s'affichant comme un suppôt inconditionnel du profit à tout prix. Bref il
convient désormais de donner le temps au temps.
Or,
pour la plupart, le temps reste un luxe inabordable. Et la gestion de celui-ci
est aussi peu répandue que la gestion de sa carrière dont tant se réclament
mais que fort peu pratiquent réellement. Il n'est que de constater les
horaires des "cadres" (doit-on rajouter "supérieurs")
français honteux de quitter leurs bureaux avant 19 heures 30 alors que la
plupart de nos voisins se considèrent inefficaces s'ils s'arrêtent après 17
heures. Enfin qui n'a pas été émerveillé par sa propre productivité à la
veille de partir en vacances : il est alors possible de
réaliser en une journée ce que l'on fait en temps normal en une
semaine.
Le
temps étant une denrée rare (et chère : amusez-vous à calculer votre taux
horaire sur une base annuelle, congés et charges comprises – soit plus de 100
euros par heure pour un salaire annuel brut de 100.000 euros) il est
indispensable de l'utiliser intelligemment. Et comme toute allocation de
ressources, celle-ci doit être établie en fonction des enjeux en présence.
La
gestion du temps est donc classiquement un exercice "top-down" : il
faut répartir la ressource, dans un intervalle de mesure, en proportion des
objectifs qui vous sont assignés ou de ceux que l'on se donne. Ces objectifs
sont de 3 sortes :
-
les objectifs professionnels découlant des
responsabilités du poste occupé,
- les objectifs professionnels que l'on se donne dans le cadre de sa gestion
personnelle de carrière,
- les objectifs personnels que l'on veut réaliser pour "réussir" sa
vie et celle de sa famille.
Ignorer
les objectifs personnels dans le cadre de sa vie active, c'est souvent mettre en
danger celle-ci, car la frustration qui découlera d'un échec éventuel,
influera immanquablement et à des degrés divers, qui pourront même être
dramatiques, sur la carrière professionnelle : combien de divorces sont dus à
une poursuite effrénée du succès professionnel et combien de divorces sont la
cause d'échecs professionnels retentissants ! A un niveau plus ludique la réalisation
du grand voyage en Inde que l'on prépare depuis des années sera la récompense
et le rebond d'un parcours professionnel réussi.
Les
objectifs professionnels que l'on se donne personnellement sont ceux qui
permettent de construire son "fonds de commerce" personnel : ils ne
sont pas contradictoires avec ceux liés à ses responsabilités purement
professionnelles, mais complémentaires dans la mesure où ils permettent d'y
atteindre l'excellence tout en développant une expertise unique et une
connaissance exceptionnelle du métier et des ses acteurs sur le marché.
Il
n'empêche, comme on pourra le constater, que sur les 3 types d'objectifs
retenus, 2 sont de nature personnelle : rien d'étonnant à cela, il est naturel
que l'on consacre entre 10 et 20% de son temps professionnel à son propre
accomplissement. L'adage ancien "mens sana in corpore sano" a été
remplacé par, "il faut être bien dans sa peau" pour réussir.
L'horizon,
ou l'intervalle de mesure du temps, est le second paramètre à prendre en
compte. Cet horizon pourra s'étendre :
-
sur plusieurs années (lancement d'un produit ou d'une nouvelle activité),
- plus classiquement, sur un an (rythme des bilans, des budgets – et des révisions
de salaires),
- sur le trimestre (reporting des sociétés cotées),
- sur le mois (reporting à la maison mère)
- ou la semaine (rythme quasi biologique et notamment celui de la cellule
familiale – et de nos agendas).
Dans
la pratique on analysera ses objectifs par écrit, que l'on déclinera en
10 à 20 "items" précis, détaillés, quantifiés et définis dans le
temps (date de réalisation). On décomposera en modules plus petits, les
objectifs trop importants (plus de 60 demi-journées) ou trop étendus dans le
temps (plus de 9 mois). On essaiera de définir pour chaque" item" une
priorité "stratégique" de réussite (AAA, AA, A) et une urgence
(1,2,3). Enfin on tentera
d'affecter à chaque "item" un crédit-temps, estimé très grossièrement
et "à la louche", en demi-journées.
On
comparera ensuite la somme des temps ainsi alloués avec le temps disponible
(par semaine, mois, trimestre et année) et il sera alors certainement nécessaire
de faire des équilibrages et des arbitrages pour faire coïncider les
ressources et les emplois. Il sera aussi indispensable de revoir régulièrement
ses objectifs et par conséquent son allocation de temps, en fonction des évènements
et de l'évolution des priorités et des urgences.
Les
plus courageux feront même un suivi du temps passé et mettront en pratique ce
que les sociétés de conseil connaissent depuis des décennies : les "time
sheets". Tout l'intérêt sera de constater les "fuites", les
"pertes de temps", la croissance incontrôlée du poste "
divers", et finalement le besoin de remettre à plat son organisation
personnelle.
D'où
l'intérêt également de mettre une fois par mois par écrit le bilan de son
action. Que ce soit pour son patron, son encadrement ou tout simplement pour
soi-même, il est important de synthétiser ses travaux et ses réalisations et
de constater leur adéquation (ou leur éloignement) avec ses objectifs
initiaux. Le "rapport d'activité" ne doit pas être pas un exercice
d'autosatisfaction intéressée, mais bien un outil d'analyse de son travail et
de correction de ses priorités.
En résumé, gérer son temps prend du temps, mais comme il est plus facile d'en perdre que d'en gagner, il importe de l'utiliser intelligemment et avec parcimonie : dans toute une vie active (de 25 à 65 ans) il n'y a "que" 16.000 demi-journées de travail contre 14.000 de loisirs, le tout pour préparer les quelques 11.000 demi-journées d'inactivité qui suivront, compte tenu d'une espérance de vie de 80 ans ; quel boulot !
15
janvier 2005