Le spleen des banquiers
Les
résultats du secteur bancaires ont été significativement élevés en 2004,
reflétant ainsi une bonne
productivité, des coûts contrôlés et des risques en forte diminution. Cela
n'a pas empêché les professionnels des banques de se sentir plus menacés et
de voir leur avenir de façon plus pessimiste, que les années précédentes.
Il convient de préciser que
ce spleen des "banquiers" ne date pas d'hier et l'on peut faire
remonter les premiers signes de la morosité à la perte du monopole des agents
de change en 1992 et au Big Bang financier qui en a été la cause et la conséquence.
La création du MATIF en
1986 marquait déjà le début d'une dérégulation et d'une spécialisation des
métiers financiers qui s'est d'abord traduite par le "boom" des
traders, puis des analystes, puis des "sales", marquant ainsi la
rupture avec les métiers classiques d'exploitation bancaire, et la séparation
progressive de la banque de détail et de la banque d'affaires (voir les BFI et
CIB qui fleurissent). Les écarts
de rémunération, et plus encore de prestige des acteurs des activités de
marchés, allaient ainsi durablement mettre à mal une organisation paternaliste
et quasi corporatiste des professionnels du secteur.
Auparavant un cadre bancaire
se présentait "dans les dîners en ville" comme "banquier"
et mentionnait rarement son domaine d'activité réelle. Ceci autant par
sentiment d'appartenir à une classe professionnelle et sociale distincte et cohérente,
que parce que son évolution au travers des différents métiers de la banque était
programmée. On passait du "crédit", à l'international, du
financement aux ressources humaines, de l'inspection à l'organisation, dans un
sens et dans l'autre, et ce jusqu'à la retraite.
Avec l'explosion des marchés,
il est devenu de plus en plus évident que la spécialisation allait diminuer
drastiquement les possibilités d'évolution interne et qu'il fallait désormais
choisir son axe de carrière de façon raisonnée et prudente au risque de se
retrouver à un moment donné à côté de la bonne porte.
Par ailleurs la banque avait
développé des activités de niche (fusions-acquisitions, prop-trading,
financements de projets etc..) et avaient créé d'autant plus de
"baronnies" au sein des établissements, que ces activités nouvelles
demandaient peu de capitaux ( essentiellement les salaires d'une petite équipe)
et pouvaient rapporter gros. En cas d'échec, on arrête l'activité en
reclassant tant bien que mal les équipes. La légèreté des investissements
permet la mise en route de projets peu étudiés et parfois vite enterrés, sans
que les initiateurs soient la plupart du temps "sanctionnés".
En comparaison le lancement
d'un projet industriel est autrement plus consommateurs de capitaux (recherche,
études, équipement industriel, référencement de la distribution, publicité,
coût d'acquisition des parts de marché), s'amortit sur des périodes généralement
de plus de 7 ans et ne se décide qu'après une analyse exhaustive des
opportunités et des risques. Un échec est dans ces conditions toujours pénalisant
pour le promoteur du projet, ce qui le rend d'autant plus prudent.
Plus grave certainement, le
secteur bancaire a une faible connaissance de la place de ses différentes
activités, par rapport au marché domestique global et par rapport à chacun de
ses concurrents, et à fortiori dans un cadre plus large, européen ou
international. En 1995, chacune des 400 grandes banques, banques moyennes, ou
"banquette" s'est lancée dans les fusions-acquisitions, se réclamant
d'un part de marché escomptée de 1 à 5% : mais 400 fois 1% n'a jamais fait
100%. Aujourd'hui qui connaît sa part de marché réelle dans la titrisation,
dans le "private banking" ou même dans le crédit aux investissements
? Il n'existe pas de NIELSEN des activités bancaires.
Mais, alors même qu l'on
assiste à une spécialisation des métiers (fabricants de produits, "marketeurs",
vendeurs, distributeurs, administrateurs), les activités bancaires s'indistrualisent
et deviennent des activités de masse. La gestion d'actifs n'est plus un
artisanat de haut de gamme mais une industrie de plus en plus concentrée
internationalement, au point même que certains, comme DEUTSCHE BANK, dans la
gestion d'actifs, envisagent l'abandon de la "fabrication" au profit
de la distribution.
Enfin, il n'existe pas de véritable
cartographie des métiers bancaires permettant aux professionnels de se
positionner puis de s'orienter en évaluant leurs chances et leurs risques dans
les évolutions successivement envisagées de leurs carrières. Les métiers
sont souvent définis de façon imprécise et pis encore, les passerelles entre
chacun d'eux. Alors même que les débouchés éventuels de la banque vers
l'industrie sont encore plus limités, compte tenu de la différence de cultures
et des spécialisations encore plus marquées en industrie.
La banque devient ainsi un
secteur comme un autre et les fusions comme celles de BNP et PARIBAS, puis
CREDIT AGRICOLE et CREDIT LYONNAIS ou CAISSES D'EPARGNE et CDC IXIS, ne font que
confirmer cette banalisation avec les enjeux et les risques qui en découlent
pour leurs collaborateurs.
Seule un vision plus large, plus globale, plus "top-down" des activités, des métiers et des évolutions possibles permettrait aux professionnels de mieux se situer sur le marché et partant de réduire leur anxiété et leur "spleen".
mai 2005 (avec la permission d'INFONNOZ)