PARIS, PLACE FINANCIERE EN SURSIS ?

 

Diagnostic. Depuis plusieurs années la place de Paris et ses acteurs se désolent de la concurrence croissante et plutôt dominante de Londres et de Francfort. Il est significatif que la plus grande part des banques et institutions financières françaises, mêmes publiques, aient constitué des équipes importantes à Londres.

 Dans ce genre de situation toute organisation doit être en mesure d’en analyser les causes , de faire le point des actions à mener pour en sortir, et d ’entreprendre celles-ci pour se remettre en position de faire face à ses concurrents. A défaut il conviendra de sortir du jeu pour minimiser la perte des investissements . Ce que les opérateurs de marché savent très bien faire sur leurs positions, la Place ne l’a pas véritablement entrepris, et la Nation ne veut pas voir le problème dans son ampleur et craint les conclusions que l’on ne manquera pas d’en tirer.

 Le premier argument évoqué est la langue et son rôle de relais avec les places de New York et de Chicago. Mais cet anglais reste rustique dans sa spécificité technique et il est désormais pratiqué par la plupart des professionnels.

 La culture financière est ensuite mise en cause. Si sur le plan technique Paris n’a rien à envier aux autres places, particulièrement sur les produits de taux (par rapport à Londres) et même sur les actions (par rapport à Francfort), l’infériorité de Paris est par contre évidente dans le domaine du marketing, (notamment vis à vis des USA ), ou dans le domaine commercial (vis à vis de la Grande Bretagne ou des Pays Bas). Cette lacune est cependant assez homogène dans tous les secteurs de l’économie française et ne devrait pas pénaliser le secteur bancaire, plus que des entreprises de secteurs concurrentiels et non monopolistiques, telles que MICHELIN, CARREFOUR ou BUSINESS OBJECT , qui ont prouvé depuis longtemps leur excellence dans ces disciplines .

 Plus significative est l’origine de la culture dominante au sommet des organisations financières. Si aucun président de grande banque en France n’est issu des marchés, ce qui reste compréhensible compte tenu de l’émergence récente de ces activités, il est plus difficile d’imaginer que la filière administrative et publique, prédominante à Paris, soit la plus appropriée pour affronter la concurrence internationale.

 Le manque de cohésion des établissements de la Place est un autre reproche souvent évoqué. De fait les contraintes administratives ou professionnelles tiennent souvent lieu de principale raison de coopérer, de manière positive ou négative, à une communauté qui, par ailleurs, réagit vis à vis de l’extérieur sur un mode plus individualiste que Francfort ou Amsterdam.

 Il reste enfin le problème des prélèvements fiscaux et sociaux . Ceux ci portent le coût total d’un professionnel payé 100 en net, à 300 en France, alors que ce coût ne sera que de 200 à Londres ou à New York. Cette ponction supplémentaire détruit les marges, les investissements, la création de richesse et donc l’emploi. Alors qu’il serait bien sûr plus judicieux de favoriser la création de richesse en limitant la ponction à un prélèvement marginal sur l’excédent marginal.

 

Suggestions. Si les handicaps culturels nécessitent en principe une génération pour être totalement résorbés, ils peuvent être bien plus rapidement réduits par une politique volontariste au niveau des firmes et des administrations de tutelle.

 Or ni la pratique de la langue anglaise , ni la maîtrise commerciale ne sont des obstacles insurmontables pour un pays et des entreprises qui veulent gagner des parts de marchés. D’autres l’ont prouvé en dehors du domaine strictement financier.

 Par contre, le niveau de taxation fiscale et plus encore le poids des charges sociales, restent un frein puissant, mécanique et direct à tous les efforts qui peuvent être entrepris pour corriger les autres handicaps, qu’ils soient techniques ou culturels. Le seul fait de desserrer ce frein permettrait à l’ensemble du système de repartir plus rapidement.

 Il semble en France hors de question, tant pour des raisons budgétaires que pour des raisons historiques, sociologiques et politiques, de diminuer uniformément les prélèvements sur l’ensemble des revenus. Ceux-ci comportant principalement les salaires, les revenus récurrents du capital, et les plus-values, on peut envisager d’appliquer un traitement différent aux salaires d’une part, que l’on pourra considérer comme une rente (encore souvent indexée, en droit ou en pratique), et aux revenus variables d’autre part (bonus, intéressement et commissions), qui dépendent des résultats individuels et/ou collectifs, et de ceux de l’entreprise ou de la conjoncture du pays tout entier.

 Ces revenus hautement variables, et même volatiles, peuvent représenter entre 5 % et plus de 100 % des salaires. Il serait alors possible de leur accorder un statut comparable à celui des plus values et les imposer marginalement sur la base d’un taux unique de 20 % par exemple pour l’impôt sur le revenu et de 20 % (moitié à la charge du salarié et moitié à la charge de l’entreprise) pour les charges sociales.

 

Bénéfices. Ceci aurait pour principal intérêt :

- de favoriser la création de richesse en France et de stimuler la création d’activités nouvelles dans d’autres domaines que la finance.

- de retenir les candidats au départ parmi les professionnels les plus ambitieux du pays et de faire venir en France ceux qui voudraient y développer leurs compétences et un savoir-faire acquis ailleurs.

- de rendre la société “plus flexible”, autrement que par le chômage ou le temps travaillé, mais en abaissant le point mort de l’Entreprise France.

- d’introduire dans les esprits les notions de revenus marginaux et de charges marginales, et accessoirement le principe de la “flat tax” en complément des prélèvements proportionnels et à fortiori progressifs.

 

Conclusion.  Il sera bien sûr plus facile de mettre en oeuvre une telle approche en période de croissance soutenue qu’en période de crise : aussi le moment semble propice d’autant plus qu’il coïncide avec de multiples revendications naturellement suscitées par un tel contexte et dont les acteurs profitent démagogiquement à la faveur du Mondial.

 On rétorquera également que cela ne résout pas le problème des plus basses rémunérations : mais il conviendrait d’en profiter justement pour introduire un autre mécanisme marginal, celui de l’impôt négatif et l’instauration d’un prélèvement forfaitaire des charges sociales sur le modèle des chèques-emploi.

 Enfin on dira que toutes ces mesures ne peuvent que grever le budget de l’Etat alors que priorité est et doit être donnée à la réduction de la dette publique et au maintien du déficit à moins de 3% du PIB. Mais le contexte favorable actuel permet justement d’entreprendre l’exercice de réduction des dépenses du budget et le retour au périmètre régalien de celui-ci : LA POSTE est elle une manifestation nécessaire du pouvoir de l’Etat ? les subventions à la SNCF, à AIR FRANCE ou à l’AEROSPATIALE sont-elles déterminantes pour la place de la France dans le monde ? le comblement des déficits des régimes spéciaux de santé et de retraites correspond-il aux revendications de l’ensemble des 25 millions d’actifs.

 Si les enjeux au niveau du budget de l’Etat sont importants, ceux de la protection sociale sont autrement plus lourds à gérer et plus susceptibles de provoquer des ondes de choc comme l’ont démontré les mesures de 1995. Dans ce domaine également il importe de préciser le rôle de la chose publique et l’équilibre entre les concepts de base : (auto-?) assurance des petits risques, mutualisation des gros risques, politique de transfert pour la retraite de base, capitalisation collective et individuelle des retraites complémentaires. Mais, quelles que soient les directions prises, il serait utile de définir au préalable un plafond absolu des prélèvement sociaux, un objectif de réduction, ainsi qu’une date butoir.

 Il est probable que tous ces chantiers ne pourront être menés de front, mais la seule indication de la direction prise et des objectifs stratégiques ainsi définis, suffirait probablement à créer un contexte psychologique positif à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.

 Le contexte économique, plutôt favorable actuellement, devrait également profiter de ces mesures incitatives et grossir l’assiette des prélèvements, tout en réduisant l’impact de mesures pouvant inquiéter les catégories les plus conservatrices ou les organisations et leurs leaders les plus traditionalistes.

 Si les solutions proposées pour réduire les handicaps de la place financière de Paris pouvaient contribuer à améliorer les paramètres économiques de l’Entreprise France, il serait enfin possible de concilier les exigences d’une économie ouverte avec la volonté de progresser plutôt que de chercher simplement à sauvegarder des positions menacées par le jeu d’une concurrence naturelle et inévitable.

 

 


© mdc Mai 1998