APRES LES MANAGERS, LES EXPERTS.
Constat. Les grandes écoles ont formé des générations détudiants et futurs cadres supérieurs de sociétés, avec la perspective pour chacun deux de devenir des Présidents Directeurs Généraux de filiales, holding, groupes ou toute structure pyramidale susceptible de mettre à leur disposition ce type dascenseur professionnel. Beaucoup ont cru pouvoir augmenter leurs chances dans ce processus, en passant par un MBA, aux Etats-Unis de préférence. De leur côté, certains grands groupes, surtout américains, ont cultivé cette approche en apportant à leurs collaborateurs, la méthode, lexpérience et le pouvoir, auxquels ils avaient été ainsi préparés. Ce furent dabord ITT, puis UNITED TECHNOLOGIES, GENERAL ELECTRIC, SCHLUMBERGER et VALEO notamment.
Ce processus appliqué par mimétisme en Europe na pas connu le même développement, car certains fondements de la culture américaine nétaient pas transposables. Tout dabord limportance relative des grands groupes dans léconomie américaine est en fait plus faible quelle napparaît, vue de lextérieur. Le manager américain a ensuite un rôle à la fois plus direct et plus impliqué, mais en même temps et paradoxalement plus participatif et plus décentralisé, que son homologue européen. Enfin la très forte culture entrepreneuriale, dans le prolongement du mythe de la nouvelle frontière, et reposant sur une expertise propre et un fort sens du développement commercial, constitue la base du fonds de commerce des dirigeants dentreprises américains à la différence de ce qui se passe en Europe et plus particulièrement en France.
A ces aspects structurels sest progressivement ajoutée lévolution conjoncturelle de la diminution du nombre de pyramides, du fait des restructurations et de lunification européenne, ce qui réduit dautant le marché des postes disponibles.
Nous avons ainsi su développer chez nos plus grands esprits des compétences plutôt généralistes et intellectuelles, à dominante de stratégie, de marketing et de contrôle de gestion, mais nous avons moins bien su susciter les indispensables capacités dinnovation, de réalisation de projets et de commercialisation.
Lexpertise, base du fonds de commerce. Lexpertise dun domaine, dun secteur, dun produit, reste en effet déterminante dans le succès de tout professionnel au sein de tout type de structure. Ce qui reste vrai dans un grand groupe, lest encore plus dans une PME, et devient crucial dans une start-up.
Lexpertise implique une parfaite connaissance pratique du produit, de ses composantes (forces et faiblesses), des concurrents, des clients locaux et internationaux et des systèmes et procédures pour en assurer avec succès la fabrication, la commercialisation et la distribution.
Lexpertise est considérée en France à tort comme une compétence fonctionnelle et non opérationnelle, car elle ne suppose pas, à priori, davoir à prendre des décisions, à diriger ou encadrer des équipes, et à générer du profit. Seuls sont valorisés la responsabilité du botton-line, la direction dun profit-center et lencadrement déquipes importantes. Or il conviendrait de vérifier ce que deviendraient de telles organisations, si les hommes clés, les experts, qui détiennent le savoir et le savoir-faire, disparaissaient des organigrammes. Et que ne pourraient-ils faire, sils décidaient de mettre à profit leur expertise pour développer une activité pour compte propre, en supposant résolus les problèmes de capitaux, de moyens humains et de notoriété ?
Lexpert daujourdhui et lentrepreneur de demain. Bien sûr le charisme personnel, le sens de la communication et lappui dune large organisation restent des atouts de taille. Mais combien de grands capitaines dentreprises, consacrés manager de lannée nont jamais pu confirmer leur réussite personnele après avoir été débarqués de grands groupes prestigieux .
A une époque où les produits et les services se renouvellent tous les deux à trois ans, au lieu de cinq à sept ans précédemment, à une époque où lEurope représente un marché potentiel de 370 millions dhabitants qui utiliseront à terme la même monnaie, à une époque où la zone Euro peut représenter plus de 30% du PIB mondial face à la zone dollar et à lAsie, nous avons besoin de managers certes, mais dabord dexperts et de développeurs, qui sauront être également des managers.
Quand aurons nous un Microsoft européen ? Quand connaîtrons nous un Hollywood méditerranéen ? Quand y aura til une Sillicon Valley lombardo-rhodanienne ? Peut-être quand nous accepterons que le dirigeant de tel ou tel secteur stratégique ou de pointe ne soit pas désigné par le corps des anciens de telle ou telle école délite, ou par tel et tel gouvernement, ou par tel et tel lobby, mais quand il simposera de lui-même par une expertise reconnue, quelle que soit sa formation, sa nationalité et même sa culture, à condition que celle-ci fut européenne.
© mdc Novembre 1998