DU BON USAGE DE LA FISCALITE ET DES FISCALISTES
Historique
Très longtemps la fiscalité a été considérée comme une activité sans gloire, sans grand intérêt économique pour lentreprise et tournée vers le passé plutôt que vers lavenir, somme toute une obligation légale à accomplir plutôt quun exercice de gestion. Comme dautres métiers fonctionnels et basés sur une expertise spécifique, cette vision de la fiscalité est en train dévoluer rapidement (au même titre que le juridique) et la demande de fiscalistes de qualité ainsi que la tendance à la hausse du niveau de leur rémunération dembauche, sont là pour le prouver.
Dans le passé, la fiscalité en entreprise se réduisait à la responsabilité des déclarations et au suivi des contentieux qui, sils se répétaient au rythme des contrôles et donc des périodes de prescription, pouvaient ensuite sétirer sur plusieurs années. Le couronnement dans la carrière dun fiscaliste de grand groupe était alors une décision favorable en Conseil dEtat.
Progressivement cette fonction sest enrichie dun important volet méthodologique et de mise en place de procédures, résultant des incidents, contrôles et redressements passés. Cette approche préventive était destinée à éviter les erreurs les plus graves et/ou les plus classiques, tout en apportant au passage une formation fiscale complémentaire aux responsables fonctionnels, et même opérationnels, pouvant être impliqués dans des opérations à risques.
Avec lalourdissement de la charge fiscale qui a résulté de la progression des prélèvements obligatoires (ceux-ci sont en effet passés de 35% à 45% du PIB entre 1965 et 1995) et la complexité croissante des groupes assujettis, on a vu les fiscalistes (internes ou externes) intervenir dans des domaines se superposant de plus en plus avec ceux des opérationnels, et notamment dans :
- loptimisation fiscale,
- le tax planning.
Evolution récente
Loptimisation des assiettes est apparue après 1980 avec lalourdissement sensible de la taxe professionnelle et la décentralisation. Ne pouvant agir sur les taux, les entreprises ont commencé à remettre en cause les assiettes, en utilisant toutes les possibilités offertes par les textes.
De la même façon, elles ont cherché à optimiser leur charge fiscale globale, pour tenir compte des incidences réciproques entre les différents impôts et de leurs effets sur des structures de groupes complexes, au sein desquels les répercussions fiscales pouvaient également bien sadditionner que se neutraliser. Cette approche de "tax planning" impliquait aussi, une prise en compte de la fiscalité dans une perspective de cash-flow, en intégrant son effet direct sur la trésorerie et non plus sur le seul résultat net. Mais un tel exercice, qui répondait au départ surtout à un souci de trésorerie, est devenu aujourd'hui le support d'une approche de planification à moyen et long terme. Enfin cette tendance a été consacrée en France par l'integration fiscale qui a permis le développement dans toutes les structures de ce type de raisonnement.
Linformatisation des systèmes comptables a également apporté un bouleversement de lapproche fiscale, les administrations ayant souvent précédé les fiscalistes dans laudit informatique des assiettes et des calculs de charges dimpôts. Les requêtes informatiques ont ainsi définitivement relégué le crayon et la gomme, au rayon de la préhistoire fiscale.
Enfin, la TVA, qui nest plus une spécialité française, et qui est devenue une composante globale européenne, a déterminé les directions opérationnelles à solliciter lintervention de fiscalistes compétents, pour faire de cette taxe un outil de gestion stratégique et dynamique de la distribution et de la concurrence, plutôt que den accepter passivement la prétendue neutralité technique.
Les masses de flux découlant de la fiscalité ont elle-même déterminé limportance de la fonction. Pour 1 000 F de chiffre daffaires et sur la base de 50% dachats externes et de 10% de résultat avant impôts, une société supporte :
- 200 F de TVA prélevée,
- 100 F de TVA à récupérer,
- 20 F dimpôts directs divers,
- 30 F dimpôts sur les sociétés,
soit un total de 350 F de flux fiscaux représentant 35% du chiffre daffaires.
Mais si les flux fiscaux représentant 35% du chiffre daffaires, leffet dune variation inattendue de la charge fiscale au niveau du résultat peut être plus grand encore et même dramatique vis à vis des actionnaires.
En dernier ressort, la globalisation des économies au niveau mondial et la totale perméabilité des marchés européens alors que le cadre fiscal est encore loin dune harmonisation inévitable, ont mis laccent sur le rôle international de la fiscalité. Le monde est en effet devenu un village et la fiscalité devient également globale et à entrées très multiples, et doit tenir compte des traités internationaux, des réglementations locales sur les crédits dimpôts, les aides et subventions, et lon ne saurait gérer sans risque de perte de valeur pour lensemble, ce domaine de façon "coloniale", en ne prenant en compte que les intérêts et la législation fiscale du pays du siège.
Les états eux-mêmes ont participé à cette évolution en faisant assaut de conditions fiscales attractives pour l'implantation des entreprises et en suscitant de celles-ci de véritables numéros de "pretty shopping".
Conséquences
Aujourdhui, la fiscalité est devenue un métier dexpert, intervenant par anticipation sur les opérations projetées. Il sagit désormais dingénierie fiscale, lintervenant devant être présent tout en amont des décisions, au niveau de limplantation dun nouveau site, de la création dune filiale ou dune joint-venture, du lancement dun nouveau produit et d'autres montages sophistiqués. A l'image des approches anglo-saxonnes, cette tendance se reflète dans la mobilité des structures juridiques des groupes qui s'adaptent en permanence au contexte fiscal interrnational et/ou aux parametres de leurs activités internationales.
Ces responsabilités à forte valeur ajoutée deviennent dautant plus déterminantes dans la fiscalité, que les tâches courantes dadministration fiscale sont décentralisées au niveau des opérationnels de la finance ("controllers" de filiales et de branches, responsables comptables de sites).
Cette évolution, conjuguée au développement de plus en plus international des groupes et à la complexité croissante de la fiscalité internationale, amène un relèvement qualitatif sensible des recrutements dans la fonction fiscale. Malgré, ou à cause de cela, les équipes fiscales restent réduites en nombre et ne représentent statistiquement que 1 personne par 8 Md de chiffre daffaires, soit 3 pour 10 000 des flux fiscaux constatés.
Si lon applique ces ratios aux cent premières sociétés industrielles françaises représentant plus de 10 MdF de chiffre daffaires, soit 5 400 milliards de chiffre daffaires cumulé, la population dexperts fiscaux de niveau international (hors ceux exerçant en cabinet) devrait représenter plus de 675 professionnels. En sommes nous vraiment là ?
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mdc Mars 1999